18 janvier 2017

La Vrrroumanie – épisode 9

Păcală, dont le nom renvoie au verbe duper – en roumain, a păcăli-, est un héros des anecdotes roumaines. Il irrite certains, amuse d’autres et fascine tout lecteur qui découvre son intelligence et son sens de l’humour, cachés sous le masque de la simplicité et de la naïveté. Bien souvent dans les anecdotes, on fait allusion à un de ses compagnons, à un autre invétéré. Son vice ? La flemmardise. Et celui qui flemmarde tout le temps – a tândăli, en roumain – ne peut être que Tândală…

A la différence d’un autre menteur consacré de la littérature, à savoir Pinocchio, il n’y a rien dans son apparence qui nous prévient que l’on se trouve face à un menteur compulsif. Son nez ne s’allonge pas à chaque mensonge. Il n’est point plus beau ou plus laid que les autres. Osé et ironique, il reconnait et punit les péchés des autres : la sottise, la gourmandise, la flemmardise. Comment ? En leur jouant un tour, bien sûr.

Dans le folklore roumain, les anecdotes dont Păcală est le protagoniste sont réunies dans les écritures de certains auteurs, comme Ion Creangă (voir Nică a Petrii de l’épisode 8), mais le Păcală dont je vous parlerai aujourd’hui est celui qui m’a fait rire pendant mon enfance, devant le radiocassette. Voyons donc ce qui se passe dans l’anecdote « Păcală dans son village », d’après Ioan Slavici.

Miracle ô miracle ! Păcală décide enfin de devenir un homme honnête. Pour cela, il s’achète un veau qu’il envoie sur le pâturage du village, dont tout le monde peut s’en servir, non ? A en croire certains villageois, mécontents de voir le veau de Păcală grandir comme par merveille, non. Jaloux, persuadés qu’ils ont le droit de faire ce que bon leur semble avec l’animal qui a grandi grâce à leur pâturage, ils sacrifient le veau de Păcală, se partagent la chair et jettent la peau dans la cour de celui-ci. Après tout, le veau n’était que peau quand il est arrivé au village… Chagriné mais résolu à ne plus duper les gens, du moins ceux de son village, Păcală prend la peau du veau et s’en va. Arrivé dans un autre village, il demande de l’abri à une femme dont le mari était parti chercher du bois. Elle accepte, un peu à contre cœur, car elle aurait voulu profiter de l’absence du mari pour préparer un festin pour le maire du village, qui lui rendrait visite cet après-midi-là. Păcală s’endort… Un autre imprévu à gérer pour la femme : l’arrivée inopportune du mari, dont la carriole était en panne. Alors la femme cache vite fait les mets (il vaudrait mieux que le mari ne le sache pas) et invite son homme et son hôte, Păcală, à un repas modeste : la traditionnelle mămăligă.

Mais comment arriver à avaler la mămăligă quand on sait que dans la cuisine il y a des mets dignes d’un festin ? Et comment faire pour en manger aussi ? Telle est la question. Tout d’un coup, Păcală frappe la peau du veau. Quelques minutes passent et on l’entend gronder l’objet. Surpris, l’homme lui demande pourquoi il fait cela. Un peu gêné, Păcală lui avoue que la peau de veau n’est point ordinaire, sinon un prophète, qui ne cesse de lui dire qu’il y a du vin sous le lit, des côtelettes dans le four et des tourtes sur le four… Effectivement, il y en a ! Les deux hommes se régalent. Le maître de la maison réussit, au bout de maints essais, à acheter la peau prophétique. Păcală s’en va ainsi avec des bourses de pièces dorées, un trésor même pour un homme plus riche que lui. Le lendemain, la femme lui court après pour apprendre, si possible, comment faire taire la voix du prophète, car, on la comprend bien, elle ne serait pas à l’aise en sa présence. Et puisque nul n’est censé fuir la chance, Păcală reçoit d’autres bourses aux pièces dorées en échange de lui avoir appris comment détruire la magie de la peau… Il rentre dans son village, se fait bâtir une belle maison, achète de nouveaux troupeaux et… redevient l’objet de la jalousie des villageois. Quand ceux-ci lui demandent comment il a fait pour s’enrichir comme ça, il leur répond aussi honnêtement que possible : en vendant la peau du veau. Mais tout le monde n’est pas un commerçant aussi doué que Păcală et les pauvres villageois ne tardent pas à l’apprendre. Décidément, il leur faudra le jeter dans le Danube, pour qu’il ne puisse plus jamais leur jouer un autre tour !

Notre pauvre riche Păcală, poussé par l’instinct de conservation, doit rompre le serment qu’il s’est fait et recommence à duper les gens de son village pour s’en sortir. Les villageois, quant à eux, poussés par une gourmandise sans limite et un tour magistralement joué par notre bonhomme, finissent par plonger dans le Danube…

Quant aux lecteurs ou auditeurs roumanophones, ils se laissent ensorceler par une histoire tordue, où l’on peut se rallier au héros, même s’il est menteur, quand on voit qu’il punit drôlement les vices des autres tout en en gardant à l’esprit qu’il n’est point moins vicieux qu’eux.

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