24 mars 2017

La Vrrroumanie – épisode 14

Comme promis la dernière fois, on s’est donné rendez-vous toujours dans la cuisine. Après avoir mangé de la mămăligă, avec du fromage, des rouleaux farcis ou avec de la confiture, l’heure est à nouveau venue de découvrir un mets roumain qui fait la joie des gourmands et la fierté des habitants d’une petite ville tout au nord du pays : Rădăuţi. Mesdames et messieurs, voici qu’arrive la ciorbă rădăuţeană, aussi délicieuse que crémeuse, portée par Mme Cornelia Dumitrescu, cuisinière dans le restaurant Naţional. Sa passion pour la cuisine lui aurait été transmise par sa mère et grand-mère, toutes les deux cuisinières dont les gens de la région de Bucovine ne pouvaient pas se passer quand il y avait de grands repas à préparer.

L’histoire de cette soupe est plutôt drôle. Un autre bouillon assez répandu en Roumanie avait comme principal ingrédient les tripes de bœuf : la fameuse ciorbă de burtă. Or, ce plat ne cesse de perdre de sa popularité auprès des habitants de Bucovine, vu que la viande avait un goût assez particulier et vu que l’on était amené à passer des heures près d’une marmite pour le préparer. Une alternative, plus facile, plus accessible et plus savoureuse aurait été la bienvenue !

Quand le mari de Mme Cornelia Dumitrescu avait exprimé son désir de manger « une ciorbă un peu comme la ciorbă de burtă mais pas tout à fait… », la brave cuisinière a mis son tablier et est sortie des sentiers battus. Avec des ingrédients à portée de main, elle a fait des expériences les unes plus délicieuses et innovatrices que les autres.

Ainsi, vers la fin des années 70, une nouvelle soupe, la ciorbă rădăuţeană figurait sur le menu du restaurant branché à l’époque, où Mme Dumitrescu était cuisinière. Au fur et à mesure, cette ciorbă devint de plus en plus appréciée – les gens du coin, les touristes s’empressaient de demander un autre bol. Le succès est clair.

Dans les entretiens que j’ai lus pour rédiger cet article, notre cuisinière déclare en souriant qu’elle n’a mangé nulle part en Roumanie une ciorbă rădăuţeană qui égale la sienne. Et on peut comprendre pourquoi. La recette est presque secrète, connue des cuisinières qui travaillent sous sa surveillance. Cela n’a pas pour autant dissuadé d’autres cuisiniers, qui, voyant l’engouement pour cette ciorbă rădăuţeană, l’ont introduite dans leurs établissements après avoir essayé d’en deviner les ingrédients …

Mais, si ceux-ci sont à la portée de tous : de la volaille, des légumes, un peu de farine, des œufs, de la crème, du vinaigre, de l’ail, du thym, du laurier, du poivre et du sel, il y a quand même un secret. La façon de combiner tous ces ingrédients !

Et il faut bien avouer qu’il y a des gens qui y arrivent mieux que les autres, surtout s’ils s’appellent Dumitrescu et travaillent au restaurant Naţional de Rădăuţi ! Quand, un jour en été, la chance m’a souri et je me suis retrouvée là-bas, une amie du coin m’a emmenée au bon restaurant pour manger la vraie ciorbă rădăuţeană. Une visite à rerererefaire, ma foi !

En 2009, après avoir porté le nom de la petite ville ailleurs grâce à sa ciorbă, Mme Cornelia Dumitrescu s’est vu accorder le titre de citoyenne d’honneur par la municipalité de Rădăuţi. A présent, la créatrice du célèbre mets gourmand dirige le restaurant où elle a été, au fil du temps, simple cuisinière et ensuite chef cuisinière.

Qui aurait imaginé, il y a une quarantaine d’années, que ce nouveau bouillon crémeux, fruit de l’improvisation, allait conquérir la famille de sa créatrice, ensuite les clients du restaurant où elle travaillait et enfin les gourmands du pays et les étrangers ? Coup d’espoir pour les cuisiniers (amateurs) d’hier et d’aujourd’hui !