2 février 2017

La Vrrroumanie – épisode 11

La Roumanie fourmille de coutumes et de traditions qui surprennent, qui éveillent notre curiosité ou qui nous amusent. L’enterrement ne déroge pas à cette coutume ! Pour autant, je ne vous parlerai aujourd’hui ni de l’enterrement en soi, ni du repas convivial auxquels sont invités ceux qui ont accompagné le défunt à sa dernière demeure, même si ces coutumes sont parfois regardées avec étonnement dans l’ouest. Tout à l’heure, je vous ferai découvrir une dernière demeure qui a des chances de vous faire rêver… mais de quoi s’agit-il ? Mystère !

Dans le village de Săpânța, tout au nord de la Roumanie, les quelques 3000 habitants ne se contentent pas de verser de larmes amères quand quelqu’un meurt, ni de mettre une stèle funéraire grise et de ramener des fleurs de temps à autre. Loin de cela. Au rendez-vous : des croix mortuaires bariolées qui racontent la vie des défunts. La belle (et bleue) histoire a commencé en 1935. A cette époque, un artisan local,  Stan Ioan Pătraş, a sculpté une épitaphe sur une croix décorée de couleurs vives, sur un fond à dominante bleu. Assez rapidement, ces décorations sont devenues une tradition dans ce village de Maramureș.

Sur ces stèles funéraires en bois on distingue une activité qui avait donné un sens à la vie du défunt : cuisiner, prier, garder des troupeaux, travailler le champ, boire avec des amis… Il arrive aussi que l’illustration représente la façon dont la personne est morte, foudroyée alors qu’elle travaillait au champ, renversée par une voiture, par exemple. Ces gravures sont, en règle générale, accompagnées d’un poème écrit à la première personne du singulier, parfois nostalgique, parfois humoristique, dédié à la mémoire du mort. Ce petit poème est d’autant plus savoureux qu’il garde les erreurs grammaticales de la langue archaïque que les habitants parlaient.

Selon la tradition, les épitaphes sont écrites par leur soin avant leur mort ou peu après la mort d’un être cher. Lorsque quelque chose d’important se passait dans leur vie, les villageois se rendaient au diacre du village et celui-ci enregistrait ce que les gens souhaitaient voir inscrit sur leur stèle. En les lisant, on peut pénétrer, ne serait-ce que pour quelques instants, dans leur vie. Il y a des épitaphes qui nous attendrissent : « Ce que j’aimais le plus, c’était cuisiner la soupe de dinde ». Il y en a d’autres qui nous font sourire amèrement : « J’aimais beaucoup boire, peut-être même trop ». Et il y en a d’autres qui nous font éclater de rire au beau milieu du cimetière : « Ici gît ma belle-mère. Aurait-elle vécu trois jours de plus, ce serait moi qui gisais et elle qui lisait ». Mais celle qui m’a marquée le plus, de par sa beauté et l’inattendu, c’était l’épitaphe d’un jeune homme mort à la soixantaine. À croire que dans ce village la jeunesse n’a pas d’âge…

Source photos : Andrés Bermúdez Liévano

Les motifs et les épitaphes ont évolué au fil du temps. Ainsi, les inscriptions touchent aussi des sujets plus sensibles et plus d’actualité que la vie d’un villageois « normal ». On parle aussi des personnes décédées pendant la guerre ou dans les prisons politiques de l’ère communiste, voire de la migration des habitants vers cette terre promise qui est l’Occident.

Quand l’artisan Pătraş s’est retrouvé avec tellement de tombes à décorer qu’il ne pouvait plus le faire tout seul, ses élèves lui ont donné un coup de main. D’ailleurs, ils ont repris le flambeau après sa mort, en 1977. Aujourd’hui, ils sont quatre ou cinq à perpétuer la tradition de leur maître, dont la maison a été transformée en musée. Le cimetière joyeux de Săpânța compte à présent 800 stèles funéraires et des milliers de touristes chaque année.

Ce joyau joyeux de Săpânța est la preuve que les éléments du folklore de Maramureș, les motifs des tisseuses locales et l’inspiration de ce premier artisan, Stan Ioan Pătraş, peuvent se donner la main pour aboutir à une création d’une beauté et d’une valeur artistique, folklorique et humaine irremplaçable. Ces stèles bleues de Săpânța semblent dire à la mort : « Saches que tu ne nous fais pas peur et même si tu y arrives des fois, cela ne nous empêche de t’aborder avec une pointe d’humour. »

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