26 janvier 2017

La Vrrroumanie – épisode 10

Après avoir fait des voyages littéraires avec Apollodore, Nică et compania, maintenant il serait peut-être l’heure de poursuivre notre périple vrrroumain. On s’éloigne de la littérature, mais pas autant que cela, et vous verrez pourquoi car dans quelques instants, on s’arrêtera devant des monuments fascinants de par leur architecture (parfois insolite) ou la légende qui les entoure.

Premier arrêt : le Monastère d’Argeş. Ce ne sont pas les belles tours, ni le bel ensemble qui me séduisent, mais la légende de Maître Manole, que ma mère m’a racontée quand j’étais petite, sans savoir à quel point une telle histoire pouvait me toucher. Elle a sans doute touché d’autres esprits, car des histoires semblables existent bel et bien dans l’ensemble des Balkans. Il s’agit d’un monument que l’on souhaite bâtir mais dont les murs s’effondrent mystérieusement pendant la nuit. La solution consisterait alors à sacrifier une personne entre ses murs. Une histoire où la beauté et la terreur se donnent la main.

L’église de l’ensemble Curtea de Argeş, datant du 15ème siècle, est l’une des constructions les plus célèbres de Roumanie. D’ailleurs, elle figure sur le billet de banque de 1 leu. Sa construction fut entamée par le voïvode Neagoe Basarab en 1512 et achevée la décennie suivante par l’un de ses successeurs.

Dans la tradition, Negru Vodă, le Seigneur Noir, se superpose à la figure du voïvode Neagoe Basarab. Selon la légende, ce Seigneur Noir cherche à faire bâtir le plus beau monastère au monde. Pour cela, il emploie neuf maçons et leur maître suprême, Manole. Mais ils ont beau travailler dur : tout ce qu’ils construisent pendant la journée s’écroule pendant la nuit. Ainsi, tous les matins, les travailleurs doivent recommencer à zéro. Tout cela jusqu’à ce que Manole fasse un rêve surprenant : une voix venue du ciel lui dit que, s’ils veulent que l’édifice résiste, il leur faudra y emmurer la première femme – sœur ou épouse – à venir leur apporter le repas du lendemain. Les maçons et leur maître se mettent d’accord et donnent leur parole, ils feront cela !

Grande fut la surprise et encore plus grand fut le chagrin de Manole en voyant arriver sa très belle femme Ana qui leur apportait le déjeuner ! Il prie Dieu de faire tomber la pluie, de faire souffler un vent affreux, mais Ana persévère. Plus elle s’approche, plus Manole sent le ciel s’effondrer sur lui. Mais puisque les dés sont jetés et le serment fait, Manole n’a plus qu’à poursuivre son travail. Il doit donc convaincre Ana de se laisser emmurer, lui faire croire que tout cela n’était qu’un jeu… Malgré les objections d’Ana, qui comprend que la blague est allée un peu trop loin, Manole ne s’arrête pas avant de finir sa tâche.

La voix du ciel ne lui avait pas menti : dès que sa femme y fut emmurée, la construction du monastère pu se terminer sans qu’il ne s’écroule. En plus, le monastère est magnifique, un joyau à donner à voir au Prince Noir. Arrivé devant, le prince demande alors si les maçons peuvent bâtir un autre monastère, encore plus beau que celui-ci. Aveuglés par la fierté, les maçons répondent alors que oui !

Il n’y a rien d’étonnant à ce que le Seigneur Noir, qui ne concevait pas qu’il y ait une construction plus belle que la sienne, décide de punir les maçons. A sa demande, l’échafaudage est enlevé et les neuf maçons et Manole, leur maître suprême, se retrouvent bloqués sur le toit du bel édifice. Que faire maintenant ? Nos maçons se fabriquent alors des ailes en bois et s’envolent, mais finissent par s’écraser sur le sol et meurent, car leur génie se limite à la construction. Les pionniers de l’aviation, on le voit bien, ne sont pas encore nés. A quelques pas du monastère se trouve un puits qui aurait jailli là où Manole s’est écrasé sur le sol. Ses eaux ne seraient que les larmes amères du maître…

Et puisque la mort ne contourne pas ce bâtiment, mentionnons en passant qu’il abrite à présent la nécropole de quelques voïévodes de la Valachie et des premiers rois de Roumanie.

Comment réagir face à la beauté tragique de cette légende ? Voir en Manole un héros qui met au monde quelque chose de magnifique et de durable ? Un maître, certes, tourmenté, mais cruel, qui préfère la création artistique à la vie même de celle qu’il aime ? Matière à réfléchir, mes chers lecteurs, matière à réfléchir…

Laissez-vous ensorceler, attendrir et déchirer par le poème en roumain ou en français.

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